Bingo vient d’avoir 18 ans.
Et moi, j’en aurai 70 cette année.
Ce chiffre n’est pas anodin.
Il dit quelque chose du temps. De la maturité. Et surtout de ce que signifie réellement construire une relation durable avec un cheval.
Quand Bingo est entré dans ma vie, il avait 8 ans. Et il était déjà dans un état de retrait profond. Pas un retrait physique, un retrait relationnel.
Un cheval qui ne répond plus vraiment au lien. Qui a appris à se protéger, à se couper, à ne plus investir l’interaction.
C’est un état que l’on rencontre plus souvent qu’on ne le dit dans les chevaux dits “de travail” ou “de prestation”.
Et c’est précisément là que commence la réflexion.
L’angle mort de l’équicoaching
L’équicoaching est souvent présenté à travers ce que le cheval “fait” :
- il accompagne,
- il reflète,
- il soutient,
- il réagit à l’humain.
Mais très rarement à travers ce qu’il est nécessaire de lui permettre d’être pour que cela soit possible.
Or, un cheval ne peut pas être partenaire relationnel sans conditions préalables strictes :
- stabilité physique
- disponibilité mentale
- sécurité environnementale
- capacité de régulation émotionnelle
Ces dimensions ne sont pas secondaires. Elles sont fondatrices.
Et pourtant, elles sont souvent invisibilisées derrière l’efficacité du dispositif.
Ce que Bingo m’a obligée à regarder
Avec Bingo, il n’y a eu aucun raccourci possible. Il n’y a pas eu de progression linéaire… ce qui existe rarement d’ailleurs! Pas de “cheval prêt”.
Il y a eu du temps. Des régressions. Des maladies. Des périodes de fermeture complète. Et des moments où l’idée même de relation semblait hors de portée.
Dans ce type de parcours, le rôle du professionnel change profondément.
Il ne s’agit plus de “faire travailler un cheval”. Il s’agit de créer les conditions de son retour au lien.
Cela implique une posture radicalement différente :
- observer avant d’agir
- adapter avant de demander
- renoncer à la temporalité humaine
- accepter l’instabilité comme partie intégrante du processus
Une responsabilité rarement nommée
Dans les pratiques impliquant des chevaux au service de l’humain, une question demeure centrale, mais rarement formulée :
À quelles conditions un cheval devient-il réellement disponible pour une interaction juste ?
La réponse ne se situe ni dans la technique, ni dans le dressage.
Elle se situe dans la qualité globale de sa vie.
Et cela engage directement la responsabilité de ceux qui les mobilisent dans leur pratique professionnelle.
Une reconstruction lente, non négociable
Avec Bingo, chaque étape a été un ajustement.
Le retour au mouvement.
La réintroduction du lien.
La reprise du travail monté. 10 minutes. Puis 30. Puis des sorties progressives.
Jusqu’au retour du galop partagé dans le cadre serein des vignes provençales.
Non pas comme un objectif. Mais comme une conséquence.
Une posture professionnelle
Aujourd’hui, cette expérience structure profondément ma pratique d’équicoach.
Elle m’a conduite à défendre une approche où :
- le cheval n’est jamais un outil relationnel
- la performance n’est jamais prioritaire sur la disponibilité mentale
- la relation n’est jamais présumée, mais construite
- le vivant est traité comme une entité à part entière, non comme un support
Conclusion
Bingo n’est pas un “cas inspirant”.
Il est un révélateur de ce que signifie réellement travailler avec des chevaux dans une logique d’équicoaching.
Et de ce que cela exige, concrètement, en termes de temps, de responsabilité et de cohérence. C’est cette exigence que je transmets aujourd’hui dans mes accompagnements et mes formations.
Non pas une méthode. Mais une posture.
Celle qui consiste à ne jamais oublier que derrière chaque interaction humain–cheval, il y a un être vivant.
Et une responsabilité totale envers lui.



