Pourquoi je fais ce que je fais

Avant d’être équicoach, je travaillais à la Commission Européennne. J’y étais rentrée avec beaucoup de plaisir, j’estimais avoir beaucoup de chance de pouvoir travailler dans un milieu cosmopolite et d’ainsi rencontrer différentes cultures et nationalités sur un même espace de travail. J’ai eu des postes d’assistante administrative, de coordinatrice législative, d’assistante ressources humaines, et j’ai travaillé à plusieurs directions générales, la culture, le sport, la recherche, la justice, le marché intérieur.

Dans un premier temps j’ai adoré ce que je faisais et puis j’ai très vite réalisé le décalage entre le statut de fonctionnaire et le statut de contractuelle comme le mien, entre les hauts fonctionnaires et les petits fonctionnaires, entre les nationalités, entre ceux qui en font trop et ceux qui n’en font pas une … et je suis devenue morose.

J’allais travailler avec un peu moins d’élan chaque matin. Mon couple battait de l’aile et je ne trouvais plus ma place. Ni au bureau, ni à la maison.

J’ai fini par divorcer et c’est alors qu’une amie m’a emmené monter à cheval pour me remonter le moral.

C’est devenu ma bulle d’oxygène ! Je suis tombée amoureuse de Princesse, une petite ponette noire un peu trop grosse dont j’ai pu m’occuper avant qu’elle ne parte au Paradis des Chevaux, de Graziolo un immense cheval dont le cœur trop épuisé a fini par lâcher, de Little Joe qui a suivi le même chemin et puis Lancelot est arrivé.

Un ancien réformé des courses qui a débarqué tout fringant dans l’écurie. Il était beau, semblait fin heureux et avait l’air de chercher à comprendre les règles de la maison. Tout le monde voulait le monter. Et il s’est retrouvé avec beaucoup de cavaliers bien différents sur le dos. Au fil du temps il s’est éteint et au bout de 3 mois il déprimait au point que le propriétaire n’était pas sûr de le garder.

Je trouvais une similitude entre lui qui était entré au manège tout joyeux avant de déchanter et moi qui était entrée à la Commission Européenne très enthousiaste pour l’être beaucoup moins quelques années plus tard.

Un soir que j’allais prendre ma leçon d’équitation, il n’était pas dans son box habituel. Il était attaché au bout d’un couloir avec une bûche au bout d’une chaîne qui évoquait le bruit d’un forçat enchaîné quand il tournait la tête. Je me suis indignée auprès du propriétaire du manège qui a éclaté de rire en disant : « Mais qu’est-ce qui te prend ? Ce n’est qu’un

cheval ? »

Pour faire bref je l’ai acheté dans un élan de solidarité, sans réfléchir et en espérant qu’il en serait reconnaissant et que nous pourrions construire une relation extraordinaire ensemble. Nous consoler de nos déboires.

Et… ce fut l’enfer ! Je m’échinais à lui apporter les meilleures carottes (avec les fanes c’est meilleur !), à acheter les meilleures brosses, les meilleures démêlants pour la crinière et la queue, à assortir son tapis de selle avec ses guêtres… il restait distant. Même il couchait les oreilles et m’impressionnait.

J’ai repris des cours et la seule proposition que l’on me faisait pour le monter était d’augmenter les moyens de coercition : encore plus d’éperons, encore plus de cravaches, un mors plus dur… et un jour il m’a embarqué en forêt direction la sortie d’autoroute. J’ai eu la peur de ma vie. Encore aujourd’hui je ne sais pas pourquoi il s’est arrêté.
J’avais la certitude qu’il pouvait galoper en me regardant droit dans les yeux en me
disant : « Même par la douleur tu ne m’arrêteras pas ».

Beaucoup aurait arrêté là, revendu le cheval pour se mettre au scrap booking, moi j’ai voulu comprendre.

Comprendre pourquoi plus de la même chose générait le même résultat.

Et je l’ai changé d’endroit où une nouvelle méthode plus douce était enseignée. D’un box tout fermé au bout d’un couloir sombre, il avait maintenant une petite fenêtre qui donnait sur le soleil couchant, il avait accès aux prairies une fois par jour.

C’est là qu’il a commencé à me regarder différemment. Qu’une réelle relation s’est construite.

C’est là aussi qu’il m’a montré que cette nouvelle méthode avait pour finalité de quand même lui dire « fais ce que je te dis et ferme-là, ton opinion n’intéresse personne ».

Alors que je me formais et que je fondais mon école il est un jour sorti de prairie au moment où je faisais passer d’autres chevaux en licol et il est parti tout seul sur la route pour prendre la tête du troupeau qui rejoignait une autre prairie pour aller en formation.

Il connaissait le chemin, il connaissait son taf et nu tête il nous emmené dans son sillage sur la route.

Il m’apprenait en douceur que je pouvais lui faire confiance et que même la corde et le licol n’était plus nécessaire entre lui et moi, que notre relation était plus forte et valait mieux que ça.

Jusqu’au bout il ne m’a plus lâché pour me faire comprendre à quel point investir dans la relation sans rien faire était capital.

Quelques jours avant sa mort, il m’a appelé en hennissant pour que je le rejoigne en pleine nuit dans son box. Il y avait un gros orage, il a posé sa tête sur mon épaule et sans bouger, nous avons regardé par la fenêtre les éclairs et la nature se déchaîner sous nos yeux. Ce fût un moment d’une immense profondeur. Nous étions heureux d’être là à nous contenter… de peu !

Peut-être que de remporter une course est un moment agréable, peut-être que de faire un spectacle est un moment agréable, peut-être que de faire un parcours de dressage est un moment agréable… pour nous humains. Pas pour les chevaux.

Ils aiment nous faire plaisir mais ce que nous leur demandons n’a aucun sens pour eux. Par contre être ensemble fait complètement sens pour eux.

L’urgence ne sert à rien qu’à générer de la frustration. Prendre le temps de se connaître soi et de connaître l’autre avant d’entamer une aventure permet d’éviter bien des souffrances, voir bien des accidents. Etre heureux d’être là où en est et se contenter de peu.

Grâce au chemin qu’il m’a montré, j’aide aujourd’hui cavalier, propriétaire de chevaux, éleveur ou candidat équicoach à avoir une profonde relation de cœur avec son cheval avant de se lancer dans la réalisation d’un rêve équestre ou professionnel.